Polémique autour de la révélation de la rentrée littéraire : lundi 21 septembre, un compte sur X récemment créé, "Balance ton Claude" (en référence au chatbot IA du même nom), a directement accusé l'écrivain canadien Thélyson Orélien d'avoir rédigé "presque intégralement" avec l’intelligence artificielle son nouveau roman "C'était ça ou mourir" (éd. Grasset).
Le jour même où l'auteur d'origine haïtienne venait de recevoir le prix Fnac pour son ouvrage, ce compte anonyme a partagé des captures d'écran d'un outil de détection de texte généré par IA, du nom de Pangram. La publication, vue plus de quatre millions de fois, a fait l'effet d'un tremblement de terre dans le monde de l'édition, car le résultat affiché semble sans appel : les deux premiers chapitres du livre ont été détectés comme ayant été générés par IA, respectivement à 100 % et 91 %.
Depuis, l'écrivain se retrouve sous le feu des critiques, tandis que ses soutiens mettent en cause Pangram, l'outil de détection utilisé, considéré comme une source peu fiable.
L'éditeur de "C'était ça ou mourir", Grasset, a dénoncé mardi matin auprès de BFMTV une "fake news" et affirmé que "ces outils censés reconnaître l’IA sont eux-mêmes des IA qui fabulent que la Bible a été écrite artificiellement. Comment faire confiance à ces outils ?" L'éditeur a aussi rappelé que le poète canadien, qui vient donc d'écrire son premier roman, "a été dans l’écriture toute sa vie. Il n’a pas besoin de l’IA." Contacté par la rédaction des Observateurs, Grasset n'a pas répondu à nos questions.
"J’ai toujours aimé la création et l’écriture, je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine", a de son côté déclaré Thélyson Orélien dans les colonnes de Libération au lendemain des accusations. La maison d'édition canadienne qui a publié le roman en mars, Boréal, a elle annoncé avoir "pris connaissance des allégations" contre l'auteur et précisé ne pas les "prendre à la légère", tout en maintenant sa "confiance envers le travail de Thélyson Orélien".
Pangram, Le "Meilleur Outil"
Au vu de la gravité des accusations, peut-on faire confiance à un détecteur d'IA ?
Pour faire son analyse, Pangram explique analyser différents signaux. Par exemple, la régularité du rythme de la phrase, car une IA a plus tendance à utiliser des phrases avec des structures similaires. Mais aussi des tics de langage spécifiques, comme "certains mots ou expressions que ChatGPT ou d'autres modèles linguistiques utilisent de manière disproportionnée, et qui constituent un indice très fort de l'origine IA", dit Pangram. Accumulés, ces différents signaux permettent ensuite à l'algorithme du détecteur, entraîné lui-même sur des bases de données de textes à la fois humains et générés par IA, de classifier un texte comme d'origine humaine ou artificielle.
La plupart de ces détecteurs sont toutefois peu fiables, comme notre rédaction a pu le déterminer par le passé. Qu'en est-il de Pangram ? L'outil lancé en 2024 par deux jeunes ingénieurs formés à Stanford, Max Spero et Bradley Emi, se vante d'être le "détecteur d'IA le plus fiable et le plus précis du marché". D'ordinaire, de telles déclarations sont à prendre avec des pincettes. Trois chercheurs contactés par la rédaction des Observateurs et qui ont travaillé sur la fiabilité de ces détecteurs confirment cependant les très bons résultats de Pangram sur des corpus en anglais.
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"Parmi l'ensemble des outils testés, Pangram est le meilleur outil", dit Marijke Van Vlasselaer, responsable de l'intégrité académique à la Vrije Universiteit de Bruxelles. Coautrice d'une étude sur la question publiée en juin, elle indique que le détecteur n'avait produit "aucun faux positif", c'est-à-dire qu'aucun texte humain n'avait été détecté à tort comme généré par IA.
Même son de cloche du côté des deux autres chercheurs contactés : d'un côté, la chercheuse Marzena Karpinska, de la Simon Fraser University, le décrit comme le "leader" du secteur. De l'autre, Brian Jabarian, chercheur à la Carnegie Mellon University et coauteur en 2025 d'un article de recherche sur l'efficacité de Pangram, estime qu'il est l'outil qui a le mieux réussi à minimiser à la fois les faux positifs et les faux négatifs (un texte généré par IA détecté à tort comme humain).
92 % Du Livre Total Détecté
Quid des analyses de corpus en français ? La rédaction des Observateurs n'a pas retrouvé d'études sur la détection spécifique de textes en français. Mais l'éditeur du logiciel déclare tout de même avoir pour les textes francophones un taux de faux positifs de l'ordre de 0,0026 avec son dernier modèle, Pangram 4.0, sorti en juillet.
La rédaction des Observateurs de France 24 a contacté Pangram pour en savoir plus sur les résultats donnés par son outil de détection. L'entreprise n'a pas souhaité réagir, mais elle nous a en revanche fourni un accès gratuit à son outil.
Notre rédaction a dès lors pu passer l'entièreté du livre, soit plus de 63 000 mots, dans Pangram. Résultat : 92 % du livre a été considéré comme étant généré par IA.
Les passages considérés comme écrits à 100 % par Thélyson Orélien s'avèrent être des paragraphes souvent assez courts, entrecoupés de longs passages détectés comme venant de l'IA. La plupart du temps, les passages entiers classés comme générés par l’IA l’ont été avec une "confiance haute" – l’outil a trois niveaux de confiance : bas, moyen, haut.
Les éléments de contexte fournis par Pangram ne précisent toutefois pas les signaux spécifiques détectés par l'outil, que ce soit une formulation précise ou des constructions de phrase qui seraient suspectes.
"C'est Très Compliqué De Dire Que L'auteur N'a Pas Utilisé D'ia"
Interrogés, les trois chercheurs qui ont analysé Pangram estiment qu'un tel résultat est une forte indication de génération de texte par IA. "Si on retrouve un pourcentage aussi élevé pour un livre en entier, ça signifie qu'il y a une forte probabilité que l'IA ait été utilisée", juge Marijke Van Vlasselaer, qui précise que la faculté de sciences politiques à la Vrije Universiteit de Bruxelles utilise Pangram pour détecter des traces d'IA dans les travaux des élèves.
"Je dirais qu'il y a de très fortes chances que l'IA ait joué un rôle important dans la rédaction de cet ouvrage", confirme aussi Marzena Karpinska. "Avec un taux de plus de 92 % sur 250 pages, c'est très compliqué pour moi de dire que l'auteur n'a pas utilisé d'IA", déclare de son côté Brian Jabarian.
Que signifie un tel chiffre ? "Que 92 % des mots ont été écrits ou assistés par IA", indique le chercheur. Est-il toutefois possible que Pangram ait surinterprété à partir de modifications mineures liées à l'IA ? Pas vraiment, selon ces spécialistes : "Si vous demandez uniquement à Claude de retirer les fautes de frappe, le texte ne sera pas détecté", précise Marijke Van Vlasselaer. "Mais si vous avez des notes brutes et demandez à Claude d'écrire quelques paragraphes à partir de ce brouillon, dans ce cas, le détecteur va probablement le considérer comme venant de l'IA." Un texte initialement écrit par un humain mais reformulé par Claude ou ChatGPT pourrait dès lors être détecté par Pangram.
D'autres Chroniques Détectées
Le style de Thélyson Orélien aurait-il cependant pu tromper le détecteur ? Auprès de Libération, l'écrivain a souligné que son style littéraire venait des traditions "haïtiennes et caribéennes", et a affirmé que Pangram était plutôt "habitué aux traditions littéraires françaises et aux auteurs classiques".
L'auteur a également déclaré avoir commencé à écrire son livre "à l'automne 2017" et "achevé le premier jet en 2019", selon des propos rapportés par Grasset. "On peut discuter de mon style, mais faire de ses procédés des preuves d'intelligence artificielle n'a rien à voir avec la critique littéraire", ajoute-t-il.
Selon les chercheurs interrogés par notre rédaction, une manière de trancher sur cette question est de comparer le roman avec d'anciens écrits de l'auteur publiés avant l'arrivée des chatbots IA comme ChatGPT en 2022, comme l'ont fait plusieurs internautes, dont le compte "Balance ton Claude".
L'auteur n'a pas publié de roman ou de longue prose similaire à "C'était ça ou mourir" avant cette date. À défaut, une analyse de plusieurs articles de Thélyson Orélien écrits avant l’émergence des IA génératives, dans les années 2010, comme un article de 2015 sur la question de la dette entre Haïti et la France, montre qu'aucun n'a été détecté comme artificiel par Pangram. En revanche, plusieurs textes et chroniques d'après 2022 retrouvés sur le blog de Thélyson Orélien – désormais fermé mais toujours archivé – ont été détectés par Pangram comme étant générés par IA. Le texte "Chronique d'une jouissance confisquée" sur Haïti, publié en novembre 2025, a par exemple reçu un score de 100 %.
Le service de vérification de Libération, CheckNews, a également analysé des textes d'autres auteurs haïtiens comme Yanick Lahens ou Louis-Philippe Dalembert avec Pangram : tous ont été notés comme "100 % humains", tout comme plusieurs autres livres de la rentrée littéraire.
Sur X, plusieurs internautes soutiennent toutefois, captures d'écran à l'appui, que de nombreux textes anciens, comme le poème "Demain, dès l'aube", de Victor Hugo, auraient été "générés par IA" selon Pangram. Mais notre test avec ce texte de l'écrivain du XIXe siècle, réalisé à plusieurs reprises sur la dernière version, Pangram 4, indique au contraire que le texte est bien "100 % humain".
Pangram Pas "L'arbitre Final"
Que peut-on conclure ? Il demeure difficile en l’état de trancher définitivement sur l’utilisation ou non d’une IA pour écrire le roman "C'était ça ou mourir". Dans une interview accordée en mai au média américain The Atlantic, le PDG de Pangram Max Spero lui-même a déclaré que son outil ne devait "jamais être l'arbitre final" mais plutôt le point de départ d'une enquête plus approfondie.
Cette affaire met en tout cas en lumière les enjeux nouveaux autour de la création littéraire à l'ère de l'IA. "Ce n'est pas grave si quelqu'un utilise l'IA ou non", estime Marijke Van Vlasselaer. "Mais il faut juste être transparent dans cette démarche car c'est ce manque de transparence qui provoque une perte de confiance."
"Le plus grand enjeu au-delà de ce débat, c’est aussi d’exiger la transparence sur l’usage de l’IA tout en élargissant notre conception de la création littéraire", analyse de son côté Brian Jabarian, qui appelle à "étendre la définition de l’acte de création littéraire à l’ère de l’IA et à redéfinir où se situe la créativité de l’écrivain dans le processus d’écriture".
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